Entre les factures, les contrats, les bulletins de paie et les procès-verbaux, les papiers s’accumulent vite dans une entreprise. Jeter trop tôt expose à des difficultés en cas de litige ou de contrôle, garder tout indéfiniment encombre les archives et pose un problème de conformité. Voici les durées à retenir, avec leur fondement légal et la logique qui les explique.
Combien de temps conserver ses documents juridiques : les repères essentiels
Il n’existe pas de durée unique. Quatre repères couvrent toutefois l’essentiel des situations : 3 ans, 5 ans, 6 ans et 10 ans. Les pièces comptables et les factures se gardent 10 ans, les documents fiscaux 6 ans, les documents sociaux et les contrats 5 ans, et certaines déclarations sociales 3 ans.
Le point de départ compte autant que la durée. Pour la comptabilité, le délai court à partir de la clôture de l’exercice. Pour un contrat, il démarre à la fin de son exécution, pas à sa signature. Pour un salarié, il court à compter de son départ de l’entreprise.
Durées de conservation par type de document (comptable, fiscal, social, contractuel)
Le tableau ci-dessous reprend les durées usuelles pour une entreprise, avec la base légale et la date de départ du délai.
| Document | Durée | Base légale | Départ du délai |
|---|---|---|---|
| Livres comptables, pièces comptables, factures clients et fournisseurs | 10 ans | Code de commerce (art. L123-22) | Clôture de l’exercice |
| Documents fiscaux (déclarations, justificatifs de TVA, de l’impôt sur les sociétés) | 6 ans | Livre des procédures fiscales (art. L102 B) | Dernière opération mentionnée sur le document |
| Contrats commerciaux et correspondance | 5 ans | Code de commerce (art. L110-4) | Fin du contrat |
| Contrat de travail, registre du personnel | 5 ans | Code du travail et prescription civile | Départ du salarié |
| Bulletins de paie (double côté employeur) | 5 ans | Code du travail | Émission du bulletin |
| Déclarations et cotisations URSSAF | 3 ans minimum (5 ans conseillés) | Code de la sécurité sociale | Fin de l’année de paiement |
Pour le salarié, la règle est inverse : il doit garder ses bulletins de paie sans limite de durée, car ils servent à prouver ses droits à la retraite. L’employeur, lui, remet l’original et conserve un double.
Pourquoi ces durées : le lien avec les délais de prescription

Ces chiffres ne sont pas arbitraires. Ils suivent presque toujours le délai de prescription de l’action qui pourrait être engagée. Passé ce délai, plus personne ne peut agir en justice sur la base du document, qui perd donc son utilité probatoire.
La prescription civile de droit commun est de 5 ans (Code civil, article 2224), et la prescription commerciale s’aligne sur cette durée pour les litiges entre commerçants. C’est ce qui explique les 5 ans appliqués aux contrats et aux documents sociaux. Côté fiscal, l’administration peut vérifier les trois dernières années en principe, mais ce délai s’allonge en cas d’activité occulte, d’où une conservation de 6 ans pour rester couvert lors d’un contrôle fiscal.
Les 10 ans des pièces comptables relèvent d’une logique propre : ce sont les documents qui permettent de reconstituer l’ensemble de l’activité. Certains contrats font aussi exception. Ainsi, un contrat conclu par voie électronique avec un consommateur pour un montant supérieur à 120 € doit être gardé 10 ans par le professionnel.
Jeter une pièce encore utile : l’erreur qui coûte cher
Le délai légal est un minimum. Si un litige est en cours ou probable (impayé, contestation d’un salarié, désaccord avec un fournisseur), gardez les pièces concernées jusqu’à la fin de la procédure, même si leur durée théorique est dépassée.
Les documents à conserver sans limite de durée
Certains documents n’ont pas de date de péremption tant que la société existe. Ce sont les statuts, leurs modifications successives, le Kbis, les procès-verbaux d’assemblée et les décisions des associés, ainsi que les registres de mouvements de titres. Ils retracent la vie juridique de l’entreprise et servent de référence en cas de contestation sur les décisions prises ou sur la répartition du capital.
Il est prudent de les garder aussi après une dissolution ou une cession, car une action en responsabilité contre un dirigeant ou un associé peut surgir plusieurs années après. Les titres de propriété, les baux et les documents relatifs aux brevets et marques entrent dans la même logique : on les conserve tant qu’ils produisent des effets, puis pendant la durée de prescription qui suit.
Papier, électronique : quelle valeur pour l’original et la copie ?
La conservation n’impose pas le papier. Une facture reçue au format électronique doit rester au format électronique, et sa copie imprimée ne remplace pas l’original. À l’inverse, un document papier peut être détruit après numérisation si la copie est fidèle et durable, selon les conditions de l’article 1379 du Code civil.
L’archivage électronique doit alors garantir l’intégrité, la lisibilité et l’accessibilité des fichiers pendant toute la durée légale. Une simple clé USB ou un dossier partagé sans sauvegarde ne suffit pas. Prévoyez un système horodaté, sauvegardé et lisible en cas de contrôle.
Données personnelles : conserver moins longtemps et les sanctions encourues

Les durées légales ci-dessus sont des planchers pour certaines pièces, mais le RGPD impose l’inverse pour les données personnelles : ne garder que ce qui est nécessaire, et pas plus longtemps que la finalité ne le justifie. La CNIL recommande par exemple de supprimer les CV de candidats non retenus au bout de 2 ans maximum après le dernier contact, et de ne pas garder les données d’un prospect au-delà de 3 ans sans échange.
Dans la pratique, on distingue souvent trois temps : la base active, tant que le document sert, l’archivage intermédiaire, le temps de la prescription, puis la suppression ou l’anonymisation. Un bulletin de paie archivé reste donc légitime 5 ans, mais l’accès doit être restreint aux personnes qui en ont besoin.
Les sanctions varient selon le manquement. Ne pas présenter sa comptabilité lors d’un contrôle fiscal expose à une amende de 1 500 € (article 1729 D du Code général des impôts), voire à un rejet de la comptabilité et à une taxation d’office. En cas d’absence de pièces, l’administration peut aussi refuser la déduction de charges ou de TVA. Côté données, une conservation excessive peut valoir à l’entreprise une sanction de la CNIL, pouvant atteindre 20 millions d’euros ou 4 % du chiffre d’affaires mondial pour les cas les plus graves.
Les erreurs courantes à éviter
La première consiste à tout détruire au bout de 5 ans, en oubliant que les pièces comptables et les factures demandent 10 ans. La deuxième est de garder indéfiniment des dossiers de candidats ou de clients par prudence, ce qui est contraire au RGPD. La troisième tient au point de départ : compter les années depuis la date du document plutôt que depuis la clôture de l’exercice ou la fin du contrat fait détruire des pièces trop tôt.
Le plus sûr reste d’établir un calendrier de conservation interne, qui reprend ce tableau, désigne un responsable et prévoit une purge annuelle. Une demi-journée par an suffit souvent à tenir ses archives en règle.






